(On tend un cordeau passé à l'ocre, on
lâche, il marque la pièce d'un trait rouge tout du long.)
Oui, mais ils eurent bien la malice de tourner sens dessus dessous la
grande scie. On sait comme elle est faite, ses dents n'ont de biais
que d'un côté, elle ne scie donc qu'en descendant. On ne
pourrait scier en remontant, ce serait trop échinant. Celui qui
est en haut se contente de voir le trait et de guider la scie; il la
dégage pour la remontée; encore a-t-il assez à
faire et celui qui est en bas doit l'aider, la soulever. Et quand ils
scient du chêne, ils se mettent même deux en bas; chacun
une main au milieu et une par côté, sur la poignée
qui est là à cet effet, mais il faut qu'ils aillent bien
ensemble.
Donc les compagnons ont tourné leur grande scie le bas en haut, de
sorte qu'elle ne mordait plus le bois qu'en remontant. Celui d'en bas n'avait
rien à faire, elle descendait toute seule; mais le diable, d'en haut,
qui tirait. Il n'a pas pu y tenir plus de cinq minutes. Fondant en eau,
échiné et rendu, il a eu tout juste la force de sauter sur
l'herbe. Et il est resté là, assis, jambes allongées
et bras tombants, adossé à une pile de planches. Arrivant
mal à reprendre son souffle:
"Je crois vraiment que je n'ai jamais eu si chaud. On dit pourtant
que chez moi il fait chaud! Alors, ce n'est pas la peine que les scieurs
de long, j'essaie de les faire cuire Comme nous et plus, ce sont de pauvres
diables. Ils prennent sur terre bien assez rude état, jamais en mon
enfer scieur de long n'entrera."
Il les a donc laissés au milieu de la fougère, dans leur brouillis
de branchages de pin, de sciure et d'écorces. Ils sentent la résine
et le bois frais, les scieurs de long, ils ne sentent pas le soufre, et
le diable d'enfer n'a pas de droit sur eux. A part le jour que je dis, ils
ne l'ont plus jamais vu.
Henri Pourrat Trésor des contes, Les scieurs de
long