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Article sur le site Persée 2004
Voici une monographie originale sur
une migration saisonnière : celle des scieurs de long du Forez,
dans le Perche, migration de travail qui a pris fin au XIXe siècle
avec les progrès mécaniques. Le terroir émetteur
est bien délimité : le plateau de Saint-Bonnet-le-Château,
en Forez, à la limite de l'Auvergne (département de la Loire).
Le terroir récepteur est bien ciblé : le bocage du Perche
et ses forêts (qui couvraient une partie du département actuel
de l'Eure-et-Loir), un Perche écartelé, sous l'Ancien Régime,
entre les généralités de Tours, Alençon et
Orléans. Le surnom de « Lionnais » s'explique par le
fait que le plateau de Saint- Bonnet a été rattaché
à la généralité de Lyon, créée
au milieu du XVIe siècle (« Lyon » figure alors en
tête de tous les documents officiels). Dans le Perche, l'appellation
« Lionnais » devient générique pour désigner
indifféremment le métier et l'origine géographique
et s'applique aux scieurs de long des paroisses auvergnates voisines.
L'administration d'Ancien Régime signale les départs groupés,
« au mois de septembre après avoir levé leur moisson
et fait leurs semailles », de « sept à huit cents »
scieurs de long et pionniers. Cette migration saisonnière est une
migration de maintien : elle doit permettre de transmettre intégralement
la propriété à l'héritier unique. La migration
n'est, en théorie, qu'une parenthèse dans un continuum rural.
Mais il s'agit aussi d'une migration de rupture : si ceux qui sont rappelés
par les besoins de la « maison » reviennent, d'autres, les
cadets surtout, transforment leur migration saisonnière en migration
définitive : on saute un retour, puis deux... Il arrive même
que le maître scieur ne rentre pas au pays et attende sur place
l'équipe de l'année suivante, finissant par se fixer sur
les lieux d'accueil. Grâce à un patient dépouillement
d'archives, le généalogiste retrace ces fixations viagères.
On part des mêmes paroisses, des mêmes familles, pour se diriger
vers les mêmes paroisses. Ces constats sont dans le droit fil des
travaux de J.-P. Gutton, d'A. Poitrineau ou de l'excellent travail de
Bernard Brunei sur « Augerolles-en- Livradois-Forez ». On
regrette de ne pas trouver la fresque déjà ancienne, mais
toujours féconde, d'Abel Châtelain qui met en perspective,
pour toute la France, les migrations forestières. Toutefois, l'approche
de J. Garbit offre les avantages de son « resserrement » :
l'image est claire. L'auteur nous rappelle les raisons des migrations
montagnardes : climat, médiocrité des terres et des méthodes
agraires, pression démographique forte, crises de subsistance,
manque de liquidités pour constituer les dots, instituer les héritiers,
payer les légitimes, rembourser les prêts (usuraires), acquitter
les impôts, etc. Et, qui sait, l'appel du large... L'expérience
des habitants des Monts du Forez en matière de coupe, de sciage
et de débardage sur les pentes les a fait apprécier dans
de nombreuses régions. Le vrai protagoniste de cette étude
est le métier lui-même. Le sciage de long est représenté
par de nombreuses illustrations, allant d'images de l'époque gallo-romaine
à des planches de U Encyclopédie ou à des photos
anciennes.
« Partir à la scie »,
cela suppose environ quinze jours de marche pour parcourir 380 km. La
route se fait en groupe afin d'éviter aléas et tentations.
En tête, marchent le maître scieur et les anciens. On suit
d'abord l'axe de la Loire, puis on coupe en direction d'Orléans,
où l'on franchit le fleuve, après être passé
soit par Ambert, Thiers et Saint-Pourçain, soit par Montbrison,
Lapalisse et Châteauneuf- sur-Loire ; mais on peut aussi traverser
la Sologne pour atteindre Châteaudun et Nogent-le-Rotrou. Sur tous
ces itinéraires, les migrants laissent des traces - parfois dans
les registres des hôpitaux.
Avant le départ, les accords
sont conclus entre le maître scieur et ses compagnons (souvent illettrés)
devant notaire, mais aussi verbalement ou sous seing privé. Les
maîtres scieurs recrutent des brigades qui se retrouvent pour plus
de sûreté sur les itinéraires habituels. Ces hommes
ont leurs auberges ou leurs granges, leurs chants de route, tout comme
ils auront sur le chantier leurs chants de travail. Arrivés sur
place, ils s'installent soit au village, soit en forêt, dans des
loges, sortes de cabanes en rondins. Les troncs à scier leur sont
apportés à l'aide de bêtes de trait.
Le maître scieur est seul responsable
du travail devant l'employeur, perçoit l'argent du marché,
donne à chacun ses acomptes, se rembourse des frais qu'il a avancés
et procède au règlement définitif en fin de campagne.
L'argent épargné permettra de consolider la propriété
ou d entrer en gendre dans une bonne maison. Mais on peut aussi trouver
la mort ou la mutilation sous quelques billes de bois.
Pour saisir les usages du Forez (parler
local, etymologies, dictons, etc.), l'auteur, descendant des « Lionnais
du Perche », a bénéficié d'une aide précieuse
en la personne de Marguerite Gonon, enfant du pays et médiéviste,
décédée en 1996. Quant à la terre d'accueil
qu'on nous présente, elle n'est nullement exotique : on passe le
plus clair de son temps en forêt, dans l'entre soi. Quels rapports
les scieurs entretiennent-ils avec la population du bocage à l'habitat
dispersé, outre les rencontres éventuelles dans ces lieux
géométriques que sont la taverne ou l'église? Le
fait est qu'on finit bien par se rencontrer, se faire embaucher à
la ferme d'à-côté, épouser la fille de la maison...
J. Garbit s'attache à relever les croyances communes au Forez et
au Perche et les connexions langagières (parfois illusoires comme
ces « fourme/fourmage/fromage » ou « araïre/araire
» répandus dans toute la France).
Cette étude de la migration
est éclairée par des cartes des contrées de départ
et d'accueil, des tableaux généalogiques montrant les alliances
entre Foréziens et Percheronnes et les générations
issues de ces mariages mixtes, des tableaux de la descendance dans le
Perche - entre autres celle des Garbit ou Garbil/Galby/ Garby -, des tableaux
relatifs à l'âge des épouseurs ici ou là, etc.
La démographie, si elle n'est pas au centre du propos, apporte
quelque éclairage.
Après 1815, la migration cesse.
Dans le Perche, le souvenir des migrations se brouille et le terme même
de « Lyonnais » ajoute à la confusion. Pourtant, certains
descendants continuent le métier jusqu'à la première
guerre mondiale, les autres passant à l'agriculture pour quelques
générations. Mais, dès la seconde moitié du
XIXe siècle, les machines à vapeur pénètrent
en forêt, le sciage mécanique sur place devient possible.
Bientôt, les camions transporteront directement les grumes dans
les scieries. Curieusement, pendant la seconde guerre mondiale, le travail
forestier connaîtra un léger regain d'activité : une
vingtaine de réfugiés espagnols de la guerre civile travaillent
dans la forêt du Perche tant pour y vivre que pour s'y cacher de
l'occupant. Un index, un lexique et des annexes viennent clore le propos
de ce livre utile et agréable. Rose Duroux
Article sur Cairn.info 2005
226 Le point de départ de cet
ouvrage est une généalogie familiale, ce qui explique l’angle
choisi pour ce travail. L’auteur s’est fixé trois objectifs
: rapprocher les scientifiques et les généalogistes ; mettre
à la disposition des autres chercheurs des données dépouillées
; démontrer que l’image d’un monde immobile est fausse.
Sa méthode consiste à identifier et localiser tous les migrants,
observer et délimiter le cycle saisonnier des migrations, expliquer
enfin comment se fait l’intégration.
227 Qui sont les scieurs de long lionnais
et pourquoi partent-ils ? Pour l’essentiel, ils viennent des zones
de montagne et c’est pour assurer leur propre subsistance, et celle
de leur famille, que ces hommes ont quitté le Haut-Forez. Certes,
ces migrations temporaires ont permis de compléter les ressources
des montagnards mais on peut émettre quelques doutes sur un rôle
déterminant de la pente dans ces migrations. Comme autre raison
de départ, Jacques Garbit évoque le remboursement en traites
des emprunts, entraînant, quand les hommes n’arrivent plus
à y faire face, leur migration. La crise foncière est également
un mal chronique et, face à l’expansion démographique
à partir de 1740-1750, nous assistons à une généralisation
des migrations et à un accroissement de leur durée. On relève
des absences prolongées de 2 voire 3 ans. D’autres causes
sont encore évoqués : échapper aux contraintes familiales
et locales, éviter l’enrôlement dans la milice royale,
le désir d’aventure. Enfin, nous pouvons citer quelques cas
isolés : l’orphelin qui n’a rien à perdre ou
bien le repris de justice. L’auteur nous fournit de nombreux exemples,
mais seules des statistiques pourraient permettre d’étayer
toutes ces hypothèses.
228 Mais pourquoi aller dans le Perche
? Pour obtenir de meilleures rémunérations, pour constituer
un pécule et le transmettre. Les testaments permettent de voir
cette transmission du patrimoine. Une fois prise la décision de
partir, il faut prendre la route. Sur celle-ci, il semble bien que les
scieurs de long soient assimilés à la gent errante par leur
aspect et leurs vêtements. L’auteur nous explique que les
scieurs de long se rendent dans le Perche soit par les routes, soit par
les voies d’eau. Il note que le déplacement pédestre
est le plus fréquent et que la durée de ces voyages est
parfois très longue. Des étapes sont obligatoires (fermes,
auberges, hospices). Or, il faut réussir à se faire accepter
par les hôtes. Ainsi, il est nécessaire d’avoir à
la tête du groupe un maître scieur qui est, le plus souvent,
un laboureur, c’est-à-dire de rang équivalent à
son hôte. Plus on s’éloigne et plus il est difficile
de se faire reconnaître et plus l’étape coûte
cher. Au retour, l’étape est plus facile car les scieurs
de long ont de l’argent.
229 Il est justement intéressant
de se demander maintenant quel avantage financier procure une telle migration.
Le salaire des scieurs semble davantage dépendre du rendement que
de la qualification. L’auteur estime que le gain brut d’une
campagne de 200 jours, vers 1780, est de l’ordre de 200 livres.
Il déduit 90 à 100 livres pour la nourriture et l’entretien,
en considérant les prix couramment pratiqués en Île-de-France
dont le niveau semble assez voisin de ceux du Perche. Les scieurs de long
peuvent donc repartir avec un pécule d’environ 100 livres.
Cette somme sert à acquérir de nouvelles terres et à
transmettre un patrimoine aux descendants.
230 Mais si le pécule ainsi
constitué est important, c’est au prix d’un dur labeur.
Les scieurs de long ne travaillent pas uniquement en forêt, ils
peuvent aussi exercer leur profession en ville ou dans un bourg. Sur leur
lieu de travail, ils s’installent dans des loges. Le maître
scieur est la clé de voûte de l’équipe car c’est
lui qui cherche le travail et qui signe les contrats (ces derniers n’ont
pas été retrouvés). Il est aussi bien migrant qu’autochtone.
L’auteur nous fournit toute une description du travail des scieurs
de long et les principaux éléments que nous pouvons en retenir
sont : la cadence du travail qui dépend beaucoup du temps, la mauvaise
hygiène et les nombreux accidents. Plus la fin de la campagne approche,
plus l’excitation gagne l’équipe, mais certains ne
survivent pas à l’épuisement. Fin mai, début
juin, le travail touche à son terme. Le maître scieur perçoit
l’argent des marchés, donne à chacun des acomptes,
se rembourse des sommes qu’il a avancées et procède
au règlement définitif en fin de campagne. Les comptes étant
réglés, le chantier débarrassé et le matériel
entreposé, on prend le chemin du retour. Garnis d’écus,
les scieurs de long suscitent bien des convoitises.
231 Pendant la campagne, le village
d’origine des migrants doit continuer à vivre et nous avons
une présentation rapide de cette vie notamment celle des femmes.
Outre les tâches domestiques habituelles, les femmes ou les jeunes
filles se consacrent à des travaux d’appoint leur permettant
d’arrondir leurs maigres ressources. Elles sont dentellières,
filles de carreau, parfois marchandes de dentelles ou encore nourrices.
Femmes, filles ou veuves, hommes trop jeunes, éclopés ou
trop vieux pour partir à la scie, subsistent ainsi tant bien que
mal d’octobre à juin. L’étude nous montre, grâce
aux états « des propriétaires et habitans »,
que le groupe des imposés à plus de 30 livres dans ces villages,
en 1788, rassemble bien des noms connus parmi les migrants scieurs de
long dont les pécules se sont accumulés au cours des ans
puis transformés en biens fonciers. Dans ce cas, les personnes
qui restent au village sont donc chargées de faire fructifier ces
terres.
232 Si nous avons vu comment se déroulent
les migrations temporaires, il convient maintenant de revenir sur les
migrations définitives qui sont l’objet une grande partie
de l’ouvrage. Ceci permet de comprendre comment on passe d’une
intégration à une assimilation des scieurs de long. Les
cadets sont ceux qui sont les plus sensibles à l’émigration
définitive. Les scieurs de long apparaissent dans les rapports
avec la population et l’auteur note que ceux-ci sont différents
selon le type de migration. Plus l’implantation est longue et plus
les liens se tissent. Nous pouvons nous demander pourquoi certains Lionnais
restent définitivement dans le Perche. En effet, l’énumération
des malheurs qui frappent le Perche et les contrées voisines au
cours des xviie et xviiie siècles poussent à se demander
ce qui, hormis le pécule de fin de campagne, a bien pu inciter
les Foréziens à y rester. Certes les cadets n’avaient
rien à perdre et le climat était moins rude, la morte-saison
plus courte, on pouvait s’y employer à longueur d’année.
Que l’on soit né en Haut-Forez ou dans le Perche, l’espérance
de vie entre 1680 et 1750 ne dépasse guère une trentaine
d’années à la naissance. Les taux de mortalité
se situent dans les mêmes ordres de grandeur. Ce n’est donc
pas la terre promise, mais ce qui semble attirer les migrants, c’est
que le travail soit assuré. L’intégration de ces hommes
pose des problèmes de communication. Elle n’était
cependant pas impossible car le bilinguisme ne date pas d’aujourd’hui.
D’autre part, les croyances et les superstitions de ces deux populations
présentent de nombreuses analogies qui ont peut-être donné
à ces hommes le sentiment d’appartenir à une même
culture. Pour s’intégrer, le Forézien doit d’abord
donner des preuves de sa capacité à se stabiliser avant
de jouer la carte de mariage, ce qui peut demander beaucoup de temps.
Au final, une étroite solidarité se manifeste non seulement
parmi les migrants mais aussi entre ces derniers et les Percherons de
la forêt : bûcherons, charbonniers, sabotiers, tuiliers, etc.
Entre gens de même condition, point de frontières. Ce temps
d’acclimatation engendre un retard moyen des migrants au mariage
de 5 ans, par rapport aux sédentaires de même origine géographique.
S’il existe une stratégie matrimoniale des Lionnais, la réciproque
joue aussi chez les Percheronnes. Les alliances se nouent le plus souvent
avec les mêmes familles. Cette étude permet de constater
une forte endogamie sociale et surtout une forte endogamie géographique.
L’auteur nous dresse enfin un tableau de la fin des relations entre
les deux régions. Avant la Révolution, la source semble
déjà se tarir. À partir de 1792, l’auteur ne
trouve plus aucune relation. Pendant la période s’étendant
du Directoire à la fin de l’Empire, en 1815, un fait important
émerge : la disparition, en une dizaine d’années,
des derniers Foréziens émigrés au Perche. L’histoire
de scieurs de long Haut-Forez dure néanmoins encore plus d’un
siècle car, ça et là, des dynasties perpétuent
ce métier jusqu’à extinction. Ceux qui se détournent
des métiers du bois se retrouvent en majorité dans l’agriculture,
gendres de petits exploitants puis exploitants eux-mêmes, sinon
ouvriers agricoles : charretier ou garçon de labour ou simple journalier.
Plus les années passent et plus il est difficile de différencier
les descendants des Lionnais des autochtones.
233 Pour terminer, l’auteur nous
révèle qu’en 1985, vivait encore à la Croix-du-Perche,
un ancien scieur de long, né avec le siècle. Avec lui s’éteignit
dans cette contrée, comme dans bien d’autres, un métier
qui avait longtemps témoigné de la vitalité et du
courage des humbles face à l’adversité. Tout au long
de ce livre, il y a de nombreux exemples qui permettent d’étayer
les idées avancées cependant nous pouvons regretter le manque
de statistiques pour confirmer celles-ci. Néanmoins, les nombreuses
annexes de ce livre permettront à d’autres chercheurs de
faire ce travail.
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