|
Petits métiers de la forêt
Nos ancêtres, vie et métiers n°8
juillet août 2004
Migrations des scieurs de long p 17
Les scieurs de long ont tenu une place
importante dans la vie quotidienne jusque dans les années 1950.
Ils sciaient à la main les billes de bois dans le sens du fil,
en longueur. Ils constituaient une main d'œuvre économique
et mobile, qui pouvait exercer dans des lieux difficiles d'accès.
Pendant près de cinq siècles (1480-1939), nombreux sont
ceux, qui se firent migrants, allant « à la scie »
comme l'on disait autrefois. Originaires du Massif Central, ils partaient
par nécessité : obligation de subvenir aux besoins des familles,
sol pauvre et récoltes insuffisantes, absence d'industrie, absence
d'activité durant les longs mois d'hiver, poids des charges...
Pour les plus pauvres, un parent en moins, c'était une bouche de
moins à nourrir. Beaucoup se rendirent en Espagne, au Portugal,
en Allemagne, au Canada, mais ils essaimèrent surtout dans quatre-vingt-huit
départements français. Les départs s'étalaient
; de septembre à octobre, les retours de fin mai à juillet,
une campagne durant en moyenne neuf mois chaque année. Ils connaissaient
leur destination et la précisaient lors des différentes
démarches qu'ils effectuaient : auprès du prêtre sous
l'Ancien Régime, chez le notaire pour procuration et testament
et plus tardivement chez le maire pour un passeport. Les scieurs emportaient
le strict nécessaire (une paire de sabots supplémentaire,
leurs outils). Ayant l'habitude de fréquenter les mêmes lieux
d'année en année, ils connaissaient les itinéraires
les plus courts. Les trajets étaient effectués à
pied, avec une quarantaine de kilomètres parcourus par jour. A
peine arrivés, ils devaient se construire une cabane de branchages
et de terre. Ils allaient vivre et travailler 15 heures par jour, plusieurs
mois, au beau milieu de la forêt. Cette vie isolée et le
patois qu'il parlaient entre eux leur attirait la méfiance des
gens du pays. Pour tous ces migrants, il fallait ajouter à la pénibilité
du travail l'éloignement, toujours difficile à supporter.
Et sitôt rentrés, ils troquaient leur outils pour ceux du
travail de la terre. Ne disait-on d'ailleurs pas que les scieurs de long
n'allaient jamais en enfer ? Ils l'avaient connu sur terre !
Annie Arnoult
Pour en savoir plus : On ne saurait
trop conseiller la lecture des deux tomes de La grande histoire des scieurs
de long d'Annie Arnoult. Cette « somme » considérable,
enrichie de plus de 700 illustrations en couleurs (360 par tome) est disponible
notamment auprès de l'association Les scieurs de long du Massif
Central (Le Bourg, 42990 Sauvain) au prix de 55 € par volume + 8
€ de port.
Article p 55
Voilà les scieurs de long à
l'œuvre : marquant au cordeau noirci les futurs traits de scie (on
trempe une ficelle dans de l'eau noircie à la cendre), montant
la pièce de bois sur le chevalet où la chaîne et le
coin la retiennent. Leur scie est composée d'une lame tendue entre
deux bras horizontaux ou « sommiers » réunis par deux
montants. Cette lame est fixée au milieu de ce châssis perpendiculairement
à son plan. L'un des scieurs monte sur la pièce tandis que
l'autre se tient au sol ; le premier, le « chevrier » soulève
la scie, agissant sur la poignée supérieure dite «
chevrette », le second, le « renardier », la tire de
haut en bas par la poignée inférieure nommée «
renard », et la scie, ainsi animée d'un mouvement alternatif,
opère la division de la grume en suivant un trait en ligne droite
ou en ligne courbe suivant le tracé. Et tout le long du jour, l'un
tirant d'en haut, l'autre tirant d'en bas, ils s'escriment à scier
les troncs. Rude tâche, pour le moins monotone... Le doleur dirigeait
une équipe de scieurs de long. Reconnu pour son habileté,
il s'occupait de l'équarissage des troncs et de l'intendance (repas...).
Pendant des siècles et jusqu'à l'apparition de la force
mécanique, le sciage de long a été l'unique technique
adaptée au débitage des troncs de gros diamètre.
Pour la façon de 1000 pieds courants de bois de sciage assorti
de planches, voliges et chevrons, on payait les scieurs de long 36 fr.
vers 1880 si les bois sciés étaient des sapins, des peupliers,
des trembles et autres bois tendres, et 45 fr. pour le sciage de chêne.
La façon du sciage pour le « bois de cuve » (2 pouces
d'épaisseur sur 7 pouces de largeur moyenne) était de 42
fr. par mille pieds courants. Le prix de sciage des bois de bateaux était
de 60 fr. par mille pieds courants.
Avec l'apparition de la force mécanique,
à partir de 1860, et même très tardivement, après
1914 dans certaines forêts, les cadences changent et permettent
d'économiser la peine des hommes.
Voici ce qu'en écrit un auteur de la fin du 19° siècle
: « Dans une exploitation importante de forêt, on a souvent
intérêt, pour la rapidité et l'économie du
travail, et surtout pour la facilité du transport des bois de grumes
qui est généralement difficile, à opérer sur
place une première division des arbres abattus, au moyen des scieries
mécaniques. On est même arrivé à faire l'abattage
des arbres mécaniquement au lieu d'employer la hache et la scie
passe-partout comme cela se pratiquait autrefois. La machine employée
dans ce but, imaginée par M. Ransonne, consiste en une lame droite
montée à l'extrémité de la tige d'un piston
se mouvant dans un cylindre long et étroit, par l'action de la
vapeur... Les dents de la scie sont à crochets et inclinés,
dans un sens tel que la scie ne travaille que par traction. On fournit
de la vapeur à cette machine au moyen d'une chaudière montée
sur chariot ou bien au moyen de la chaudière d'une locomobile qui
peut servir en même temps à mettre en mouvement d'autres
machines-outils.
L'arbre abattu, on le débite sur place en plusieurs tronçons
et on en fait grossièrement l'équarrissage, et même
la division en madriers. On emploie pour ces travaux, les scies circulaires,
les scies verticales à une seule et plusieurs lames et les scies
à ruban. Ces machines doivent d'avoir des dispositions telles qu'elles
soient facilement transportables, tout en étant très robustes.
On les met en mouvement au moyen de locomobiles. On a aussi l'idée
de transmettre la force nécessaire aux machines à scier
au moyen de l'électricité, en utilisant par exemple une
chute d'eau se trouvant à proximité de la forêt à
exploiter. Les bois abattus soit déjà tronçonnés
et équarris d'une seule pièce, en grume, et sont amenés
aux scieries à installation fixe où ils sont débités
en pièces de charpente, en madriers ou en planches suivant l'usage
que l'on veut faire. »
Comme à toutes les époques,
des questions se sont posées sur l'opportunité des nouvelles
inventions. Voilà ce qu'écrivait un observateur de la fin
du 19° siècle : « Les scies mécaniques donnent
plus de déchets que les scies à main et exigent proportionnellement
un effort moteur plus considérable. De plus, elles ont l'inconvénient
de débiter d'un seul trait sans tenir compte des défauts
et des vices du bois, tandis que les scieurs peuvent modifier le lignage
dans le cours du travail. Par contre, les scies mécaniques donnent
une précision beaucoup plus grande, les « gauches »
sont évitées complètement et les épaisseurs
beaucoup plus régulières. La production est bien plus grande,
ce qui diminue dans une proportion considérable le prix de revient.
Cette dernière considération est d'une telle importance
qu'elle a fait adopter le sciage mécanique dans la presque totalité
des scieries. »
Devant les réalités économiques et les facilités
offertes par le « machinisme » comme on disait autrefois,
ce genre de questionnement ne se pose pas très longtemps : deux
hommes scient par jour 110 pieds courants de planche, suivant la méthode
ancienne. Une scie ordinaire mue par un petit courant d'eau fabrique 12
planches de 12 pieds à l'heure. Elle travaille ordinairement douze
heures, ce qui fait une fabrication de 144 planches ou de 1728 pieds courants
de planches par jour !
Autour du sapin p 57
Pour scier les sapins, on ne fait qu'enlever
l'écorce sans équarrir. Les planches ont ainsi toute la
longueur de l'arbre. Celles de côté, que l'on nomme "dosses",
sont arrondies sur une face et ont peu de valeur. Dans les grandes forêts,
on débite une partie de ces arbres en planches dont la longueur
est ordinairement de 12 pieds, la largeur de 10 à 14 pouces et
l'épaisseur de 12 à 13 lignes. La douzaine de ces planches
se vend près d'une scierie de 12 à 14 fr. Un sapin de 30
pouces de tour rend 30 petites planches de 7 pieds de longueur, sur 6
pouces de largeur, valant 4 fr. la douzaine, ce qui fait en tout 10 fr.
Alors qu'un sapin de 6 (60?) pouces de tour rend 88 planches de 11 pieds
de longueur sur 12 pouces de largeur, lesquelles valent à raison
de 11 fr. la douzaine, 80 fr. les 66, l'épaisseur de toutes ces
planches étant d'un pouce. A la fin du 19° siècle, le
prix du transport des bois de sciage sur un chemin de traverse est de
3 fr. pour une lieue par millier de pieds courants de planches assorties.
|
|