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Article d'Eugène Thoison dans
l'Almanach de Seine et Marne 1894
Note laissée par un curé
de Chevrainvilliers sur une page blanche d'un registre paroissial...
Marc-Antoine Lemeur avait environ 32 ans lorsqu'il apparaît pour
la première fois, en janvier 1718, sur les registres de la paroisse
qu'il allait gouverner plus de 28 ans avec un zèle et un dévouement
dont ces mêmes registres ont gardé des traces : il est à
l'occasion le secrétaire de ses paroissiens, et les lettres qu'il
pour eux et dont il griffonne les brouillons un peu et à tort et
à travers se rapportent à des sujets variés. Il prêche
de temps en temps, et, pour être plus sûr de sa parole il
écrit d'avance les passages importants de ses sermons; comme ce
sont encore les blancs de ses cahiers de baptêmes, mariages et sépultures
qui reçoivent les premiers jets de son inspiration, nous apprenons
par eux dans quel style énergique il s'exprimait et de quelles
peines terribles il menaçait les parents des filles qui fréquentent
les bals. Le 17 septembre 1746, il rendait son âme à Dieu,
et, le 18, recevait la sépulture dans le chœur de son église.
Il touchait presque à sa fin,
quand, dans un jour morose, il lui prit idée de dresser son modeste
budget, puisque l'année 1745 était expirée et réglée.
Il commence d'abord et naturellement par le chapitre des recettes :
J'ai eu, dit-il, l'an 1745 :
de casuel ... 12 livres,
de messes d'obit, etc. ... 80 £,
d'agneaux et oies ... 40 £,
de deux pièces de vin .... 40 £,
de six muids de blé froment, seigle et meteil : à 40 £.
le seigle et le meteil, 3 muids font 120 £,. et 3 muids [froment] à
50 £. fait la somme de 150 £ ...270 £
de sept muids [d'avoine ?] tant avec ce que que j'ai uzé, à
douze escus le muid, font la somme de ... 252 £
plus pour paille vendue ... 50 £

La vue peut-être légèrement
trouble déjà, le bon curé fait une erreur d'addition
de 10 livres à son détriment, et porte ses recettes à
754 livres. En admettant même que ce dernier nombre soit le bon,
et qu'on doive majorer de 10 livres un des nombres partiels non détaillés,
on se trouve encore en face de ce problème: faire vivre avec 754
livres par an un homme qui ne peut décemment travailler de ses
bras et doit être toujours convenablement tenu. Mais il faut encore
en rabattre singulièrement : de cette maigre recette le fisc prend
environ le dixième; en nombre rond 70 livres. De plus cet exécrable
impôt contre lequel tant de gens se sont escrimés et s'escrimeront
encore, alors qu'en 1789 pas une seule des paroisses de mon canton n'en
a demande l'abolition ce qui ne veut pas dire qu'il ne fût pas vexatoire,
et que sa disparition ne fut pas un bienfait pour tout le monde, la dîme,
pour l'appeler par son nom, le curé ne peut le percevoir lui-même
et en rapporter le produit dans sa soutane : il lui faut une partie de
l'année, deux hommes et un cheval. A chacun des deux hommes, il
donne de gages 65 livres, ensemble 130 livres, et la nourriture du cheval
lui coûte, suivant le détail qu'il nous fournit, 100 livres.
Ajoutez à cela 100 livres pour vingt setiers de blé, et
vous aurez un premier chapitre de dépenses de 400 livres.
« Reste 350 livres pour la bonne chère
du maître et des domestiques, et l'entretien du maître : il
n'y a rien de trop, » ajoute naïvement
le pauvre homme. Et pour nous en convaincre, il dresse cet édifiant
tableau :
« II faut cent trente livres pour payer toute
viande (notez que pendant la moisson, le battage, la vendange il a ses
deux leveurs de dîme à nourrir, ce qui réduit sa part
personnelle à 7 livres, tout au plus, par mois, ou de quatre à
cinq sous par jour); il faut cent francs (sic) pour payer bois et épisserie;
pour beurre, fromage et œufs, et une infinité d'autres choses
qu'il faut dans le ménage : cinquante livres, plus soixante-et-dix
livres pour l'entretien du maître. Toutes ces sommes cy-dessus énoncées
font 350 livres, de sorte que de 754 livres, il ne reste rien. »
Hélas ! non, il ne reste rien; c'est même un miracle de joindre
les deux bouts, si la table du seigneur de Verteau, le château de
Chevrainvilliers est depuis longtemps désert, ne s'ouvre à
certains jours pour permettre de réaliser quelques économies.
Mais encore y a-t-il le chapitre des maladies, du mobilier à renouveler
de temps en temps, de quelques livres indispensables à acheter,
et des aumônes à faire à de moins pauvres que soi.
Car, je vous le demande, quel est aujourd'hui celui de nos paysans qui
voudrait même en tenant compte de la diminution de valeur de l'argent,
qui voudrait vivre comme était contraint de le faire ce curé
de 1745. Remarquez que sa seule boisson devait être l'eau, puisque
le vin de la dîme figure aux recettes comme espèces.
Eh ! bien les privations que ce prêtre
était obligé de s'imposer pour ne point s'endetter, ses
confrères du voisinage devaient se les imposer également.
Son cas n'est pas unique, et, si son budget est un des plus pauvres que
je connaisse, un seul peut-être des vingt curés de ce qui
fait aujourd'hui le canton de la Chapelle-la-Reine, un seul, le prieur
d'Amponville, jouissait d'un revenu raisonnable et même élevé.
A côté de lui, je vois un curé de la Chapelle-la-Reine
mourir sans que sa succession puisse payer la garde qui a veillé
ses derniers jours, ou un curé du Vaudoué consacrer, pour
ne pas mourir de faim, à ses besoins personnels des deniers qui
lui ont été remis par les habitants pour réparer
le prebytère. (exemple du curé de Boissy aux Cailles)
L'équité exige donc, lorsqu'on parle des richesses scandaleuses
du clergé, de distinguer entre les prélats, les abbés
gros bénéficiers, les commendataires et les titulaires de
grasses prébendes, d'une part; et la masse des curés ruraux,
des vicaires à portion congrue, et des prêtres non pourvus
vivant comme ils peuvent en desservant à cent sous par mois et
quelques profits accessoires, j'en ai des exemples des paroisses dont
les curés en titre cumulent plusieurs bénéfices sans
résider parfois dans aucun, d'autre part.
Alors on s'expliquera comment tous ces déshérités
ont accueilli 1789 avec joie, et l'ont salué comme l'aurore d'une
vie nouvelle; comment tous les curés, je dis tous, du bailliage
de Nemours ont adhéré au nouveau régime. Par suite
de quelle aberration les révolutionnaires ont-ils traité
en ennemis et forcé à se rétracter ces hommes qui
ne demandaient qu'à marcher avec eux à la conquête
pacifique d'un sort meilleur et plus équitablement établi
? C'est ce qu'il serait hors de propos de rechercher ici.
Article d'Eugène Thoison dans l'Almanach
de Seine et Marne 1894 pp 191/194
AD77 Rev 697/34 (cote : la forêt du Mans et autres docs, mais pas le
budget d'un curé de campagne)
Chevrainvilliers proche Nemours, environ 40 kms de la Chapelle Rablais

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